D’architectures N°266

D’architectures N°266

L’historien, autodidacte et les poètes

Lorsque l’on observe les forces et courants qui animent la conception architecturale actuelle, un consensus semble d’abord se manifester autour, non pas de ce qu’il faudrait faire, mais plutôt de ce qu’il ne faudrait pas faire : ne plus faire abstraction du passé. Mais lorsque l’on s’intéresse plus en profondeur à ces discours et que l’on s’attache aux mots qu’emploient les architectes pour parler de ce passé, qu’il soit physiquement présent ou qu’il ne survive que dans les livres, on assiste à une grande confusion : des concepts, apparemment proches mais plus ou moins bien maîtrisés, recouvrent bien souvent des idées très opposées. C’est incontestablement celui d’Histoire qui génère le plus de polysémie ou de contresens. On a vu comment depuis longtemps la référence historique pouvait faire le jeu des réactionnaires ou des populistes, mais aussi comment elle pouvait mieux nous faire comprendre les mécanismes subtils de la ville. Des agences comme OFFICE KGDVS l’utilisent aujourd’hui sans aucune nostalgie, comme une source d’invariants culturels, des fondamentaux susceptibles de produire de la beauté à partir de l’ordinaire. Un jeu savant qui s’adresse moins directement à notre sensibilité et dont les finalités peuvent nous échapper. À l’opposé, un architecte comme Peter Zumthor rejette explicitement ce cadre autoréférentiel qu’emploie la profession, en tout cas la minorité cultivée d’entre elle. Comme s’il ne cherchait pas à puiser dans la culture savante de l’architecture mais, par-delà l’Histoire, à exprimer son essence archaïque. C’est davantage à la mémoire qu’il fait appel, avec cette ambition démiurgique de nous faire ressentir la présence d’un monde d’avant la connaissance, dans une nostalgie d’un temps où tout s’accordait, comme l’écrit Jacques Lucan dans nos pages (lire page 68).

Artistiquement comme politiquement, cette recherche d’une pureté originelle à travers les formes archaïques, parce qu’elle nous donne l’illusion de nous libérer des contingences du présent, peut être une voie séduisante vers la poésie comme elle peut conduire aux pires dérives identitaires.

Ce débat, qui traverse toute la société bien au-delà de l’Europe, a étrangement peu d’écho en France parmi les architectes. Le dossier qu’y a consacré Pierre Chabard ce mois-ci en éclaire admirablement les enjeux. Espérons qu’il en initiera bientôt de nouveaux.

Emmanuel Caille


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